Petites leçons de vie

Une histoire où il est question de deux sacs, d’un chauffeur de taxi et d’avarice.

Pune, Inde, Ashram d’Osho, mars 1990

Osho, mon maître spirituel bien-aimé a quitté son corps le 19 janvier. Autour de son bûcher funéraire, quelques milliers de disciples ont ri, chanté, pleuré, dansé, célébré de tout leur corps et de toute leur âme jusqu’au petit matin, jusqu’à essoufflement de la dernière lueur de braise. 

Ce n’était pas un tremblement de terre, c’était un tremblement cosmique. A la vue de ce corps si vivant devenu cadavre, prisonnier de barreaux de bois léchés par les flammes, mon esprit s’est évadé vers une dimension inconnue. Un cratère avait fendu le ciel au-dessus de ma tête, offrant un passage vers l’immensité lumineuse sombre et scintillante de l’univers. J’ai été instantanément démantelée par cette présence d’une puissance et d’une majesté inouïes, suis devenue cette immensité, sans limites, une seule et même présence.

Peu à peu, avec l’épuisement des braises, le feu intérieur de mon extase s’est consumé. Au petit matin, il ne restait plus qu’un petit tas de cendres. Le froid et le chagrin avaient clairsemé nos rangs. J’ai récolté un peu de poudre grise, c’est tout ce qui restait d’une vie remarquée.

Mais attention ! L’histoire promise des deux sacs, du chauffeur de taxi et de l’avarice ne fait que commencer !

Nous sommes deux mois plus tard. Il nous a fallu du temps pour réaliser pleinement l’absence physique inéluctable de celui qui incarnait nos plus belles aspirations spirituelles. Selon ses derniers vœux, nous nous préparions à retourner dans le monde, vers nos activités ordinaires, mais en les abordant différemment, en y donnant une large place à la méditation.

En tant qu’animatrice d’un centre de méditation Osho à Lausanne (Dharmcharya Osho Meditation Center) l’Ashram m’avait remis une robe portée par Osho lors d’un de ses discours. Elle était donc imprégnée de sa présence. Que vous dire ? On n’aurait pas pu me faire plus grand cadeau : me voici porteuse d’une relique que j’allais transporter d’Orient en Occident. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas l’ego qui se sentait flatté, c’était autre chose : il m’était permis de participer à la grande saga des mythes spirituels et j’en étais infiniment heureuse et reconnaissante, simplement.

J’avais réservé une place dans un avion Swissair Bombay – Genève et l’itinéraire le plus agréable voulait qu’on prenne le train de Pune à Bombay Central Station et que de là on prenne un taxi vers l’aéroport. Comme l’avion décollait vers minuit et que nous arrivions dans la ville en début de soirée, nous passions généralement quelques heures au Leela Penta, un superbe hôtel à deux pas de l’aéroport. Nous pouvions nous restaurer dans une ambiance luxueuse et c’était bienvenu pour aborder les huit heures de vol en classe économique.

Une amie prenait le même vol et nous sommes montées ensemble dans le train à Pune. Dans notre wagon, nous avons retrouvé un couple de sannyasins anglais qui se rendaient également au Leela Penta pour y attendre le départ de leur avion vers Londres. Nous avons décidé de partager un taxi de la gare au Leela, par sympathie et par économie. Mais là, au moment du marchandage du prix du taxi, les choses se sont compliquées. Pour notre amie anglaise, il n’était pas question de payer quatre cents roupies (dix francs suisses de l’époque, deux francs cinquante par personne). Beaucoup trop cher, c’était du vol, il fallait marchander plus durement ou trouver un chauffeur de taxi qui serait d’accord de ne prendre que trois cent roupies pour la course. Un trajet d’une demi-heure dans les embouteillages.

Nous partons donc à la recherche de taxis sauvages et très rapidement nous avons trouvé notre perle : un jeune chauffeur à l’air sympa et honnête. Marché conclu, nous démarrons. Quelques kilomètres plus loin, le taxi s’arrête à une station essence et le chauffeur nous demande une avance pour payer l’essence. « Ah, non, pas question », nous avertit notre amie anglaise qui aurait d’ailleurs pu être de n’importe quelle autre nationalité. « Surtout ne lui donnez rien, sinon il va nous faire du chantage et nous demander de plus en plus d’argent ».

Taxi jaune et noir typique en Inde.

Je ne partageais pas cette opinion et sentais plutôt que tout simplement notre chauffeur n’avait pas de quoi acheter l’essence et comme il ne nous avait pas demandé de payer d’avance… Après de longs palabres et de guerre lasse, j’ai finalement avancé la moitié du prix de la course. Nous voilà repartis. Mais notre amie n’en démordait pas et continuait de nourrir la conversation sur les Indiens et leur malhonnêteté endémique. Je faisais de mon mieux pour contrer ces accusations injustes à mon avis et je prenais systématiquement leur défense. Je me sentais horriblement mal à l’aise par rapport à notre chauffeur qui était Indien et comprenait tout ce que nous disions, mais j’avais aussi honte de faire partie de ces nantis qui peuvent passer de longs séjours dans les pays exotiques, sans se priver, parce que ceux qui assurent les services dont ils ont besoin ne gagnent parfois même pas le minimum vital. Bref, nous finissons par arriver au Leela Penta, nous payons et remercions notre chauffeur et nous dirigeons vers le restaurant gastronomique chinois qu’abrite l’hôtel. Nous déposons nos valises dans le lobby et là, catastrophe, je réalise que j’ai laissé mon sac à main sur l’étagère de la banquette arrière du taxi. Tout y était : passeport, ticket d’avion, porte-monnaie avec cash et cartes de crédit, tout. Mais j’avais bien mes valises et l’autre sac, celui qui contenait la robe d’Osho, celui qui contenait ce que j’avais de plus précieux : la relique.

Nos amis anglais nous ont plantées là, certains que je ne reverrai jamais mon sac à main et encore moins l’argent qui s’y trouvait. Sans un mot de plus, ils se sont dirigés vers le restaurant.

A la réception de l’hôtel, on aurait bien voulu nous aider. Quel était le numéro d’immatriculation du taxi ?
– Aucune idée.
– A quelle station avez-vous pris le taxi ?
– C’était un taxi sauvage.
– Malheureusement nous ne pouvons pas vous aider.
– Mais est-ce que votre voiture de service peut m’emmener à l’aéroport ?
– Attendez, dans une dizaine de minutes, la voiture sera disponible

Restaurant indien du Leela Penta

Il faut préciser que nous n’étions pas clientes de l’hôtel. Selon mon amie, le plus étonnant de toute cette histoire, c’est que je ne me suis pas énervée du tout. Il paraît que je me suis contentée de dire : « C’est intéressant ». J’avais retenu l’essentiel de l’enseignement de Kavisha, une psychiatre californienne qui enseignait les sciences ésotériques à l’Ashram. « Quelle que soit la situation, considérez-la avec intérêt, distance et bienveillance »

Ok, donc. J’avais perdu mon sac à main et probablement les moyens de rentrer en Suisse. Je comprenais comment j’avais pu ne pas remarquer que ma sacoche me manquait en sortant du taxi : il régnait une atmosphère de stress à cause des discussions autour de l’argent et j’avais comme d’habitude un sac accroché à mon épaule gauche. La mémoire du corps savait que le sac contenant les choses essentielles était en place.

Et puis, j’avais Osho avec moi. Mon être se sentait en totale sécurité, j’étais reliée à l’univers et l’univers prenait soin de moi. Vous me direz que tout cela est un peu naïf, que c’est de l’autohypnose… qui sait ? Et s’il existait un grand réseau de connections invisibles auquel nous sommes tous reliés ?

Mais tout de même, une autre partie de moi n’en menait pas large. Je voulais de tout mon cœur rentrer en Suisse et je m’interdisais de laisser mon imagination errer sur toutes les démarches et difficultés qui m ‘attendaient pour remplacer passeport et ticket d’avion et surtout où trouver l’argent pour ? A la place, je fondais une confiance absolue sur le fait que j’étais suisse et que je voyageais avec Swissair. Je rappelle que nous sommes en 1990. Il suffisait que je me rende à l’aéroport, que j’explique ma situation et comme par enchantement tout allait s’arranger. J’avais tout de même réservé et payé un siège !

Et puis, je me suis mise à prier spontanément. De manière informelle. Je me suis adressée à l’univers, à Osho, et du fond du cœur je leur ai expliqué que je souhaitais rentrer à la maison et j’ai demandé leur aide. 

L’histoire ne dira jamais si ma confiance patriotique était justifiée, mais dans tous les cas, ma prière a été exaucée, car au moment même où nous allions monter dans la limousine de l’hôtel, un taxi a fait irruption en trombe dans la cour de l’hôtel dans un tintamarre de klaxons. Nous n’en croyions pas nos yeux. Le conducteur du véhicule fou fonçait sur nous en brandissant un sac à main par l’ouverture de la fenêtre et en criant en hindi quelque chose d’incompréhensible pour nous.

C’était bien mon sac à main qui me revenait.

धन्यवाद
dhanyavaad

Notre chauffeur a sauté hors de son taxi, avec un grand rire heureux et fier. Il nous a remis ma sacoche et nous nous sommes tombés dans les bras. Finalement, emportées par l’émotion, nous avons vidé nos deux porte-monnaie dans les mains de notre sauveteur. Nous avons évidemment voulu annoncer le miracle à nos amis et nous sommes précipitées au restaurant. C’est avec stupeur que nous avons entendu la dame nous dire, imperturbable:
– Ah, bon, il vous a rapporté le sac à main ? C’est la moindre des choses. Vous avez vérifié si tout y était ?

Voilà, c’est l’une des plus riches aventures de ma vie. J’en ai retiré plein d’enseignements. Et vous ? Qu’est-ce qu’elle vous inspire ? Je serais bien curieuse de le savoir. C’est avec plaisir et gratitude que je recevrais vos commentaires et enseignements. Je suis certaine de ne pas en avoir encore fait le tour.

Chinta B. Strubin
Espace Keola. info@keola.com